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349

Publié le par drink 75

Au 349 rue des pyrénées, un homme écrit son journal de guerre, dans son petit appartement du cinquième étage, dans cette petite pièce de moins de vingt mètres carrés dans lequel il vit, alors qu'il entend les vagissements d'un bébé de l'autre côté du mur, et les bruits du couple de jeunes qui baisent comme des lapins de l'autre côté du mur, un homme qui vient d'arriver pour se réfugier d'un pays en guerre, écrit ses souvenirs pour ne pas oublier tout ses camarades morts, pour ne pas oublier d’où il vient :

"Les enfants chantent. Les femmes chantent. Les hommes chantent. La foule chante. C'est juste avant. Les femmes chantent. Les hommes chantent. Les enfants chantent. La foule chante. C'est juste avant la guerre. Un homme monte sur la tribune et se met aussi a chanter. Dans quelques mois il n'y aura plus personne. Dans quelques mois il n'y aura plus que des ruines. Et puis quelques mois plus tard même plus de ruines. Il n'y aura plus que des tunnels. Nous serons tous aveugles. A ramper dans le noir. A la rencontre d'autres mains dont on ne sait si elles sont amies ou ennemies. Les enfants chantent. Les femmes chantent. Les hommes chantent. Bientôt le sifflement des bombes. Bientôt les chars. Bientôt les trous dans les murs. Bientôt les hommes qui tombent. Bientôt. Les femmes qui meurent. Bientôt. Les enfants qui meurent. Tout le monde chante alors que la guerre arrive. Alors que les ruines et le chaos seront bientôt notre seul horizon. Tout le monde chante sans savoir que bientôt nous n'aurons plus de voix. Nous n'aurons plus de cordes vocales. Toujours les déflagrations au loin. Celui qui courait près de moi pour se réfugier est mort il me semble, c'est quand j'ai pris l'éclat dans la jambe, le moment ou je suis tombé juste a l'entrée du tunnel. Je suis a l'abri dans le noir, je suis a l'abri alors que le sol vibre, je suis a l'abri alors que les bombes explosent à la surface du sol. Je suis dans le noir. Un autre combattant finit de serrer mon garrot de fortune sur ma jambe. Maintenant il nous faut entendre le bruit des morts, maintenant il nous faut attendre un léger répit. Ma jambe me fait souffrir a chaque fois qu'une bombe explose au sol. Je ressens une douleur mais peut-être n'est ce pas seulement ma blessure, peut-être est-ce la rage alors que celui qui courait près de moi est mort. Alors que tout le monde est mort. Je suis vivant parmi les morts. Errant dans le néant. Allongé dans le tunnel j'écoute le bruit des bombes, je devine les tombes qui s'ouvrent, tous ces corps qui tombent, toutes ces vies fauchées, si j'avais encore des larmes je pourrai pleurer. L'homme près de moi dit tout mes amis sont morts. Je suis fatigué. Tout mes amis sont morts. Disparus. Il faudrait sortir de la ville. Il faudrait quitter cette vie, ne plus prendre part a cette guerre. Mon âme est comme ma jambe, boursouflé, orpheline de ce que fut ma vie d'avant. Je devine ma fille et ma femme qui me regardent dans ce tunnel, se demandant comment je suis encore en vie. Pourquoi je suis encore en vie. Les hommes chantent. Encore et toujours. Ils chantent et puis d'autres hommes chantent. Il n'y a plus d'enfants. Il n'y a plus de femmes. Il n'y a plus d'immeubles. Ruines. Il n'y a plus de ruines. Les hommes chantent. Plus de femmes ni d'enfants. Il n'y a plus de rues. Il n'y a plus d'immeubles. La vie n'est plus. La ville n'est plus. Plus d'immeuble, même plus de ruines. Juste des tunnels ou l'on attends de mourir, juste des tunnels ou l'on oublie le jour. Porter les morts, enterrer les morts, opérer les vivants, réparer les vivants. L'ami qui se réveille dans un lit de fortune avec quelques tuyaux qui le recouvrent. Regarder ses yeux qui s'ouvrent. Courir plus tard dans les rues, entre deux bombardements, courir pour éviter les bombes. Courir pour ramasser les corps, courir pour ramasser les blessés, courir tout le temps, le nez en l'air, courir tout le temps. En attendant son tour, en attendant sa mort, en attendant. Je me souviens de ma fille qui me souriait le matin et les bombes continuent de tomber. Je me souviens des yeux de ma femme qui s'ouvraient au monde chaque matin et les bombes continuent de tomber. Je me souviens de cette harmonie que nous formions tout les trois et les bombes continuent de tomber. Je me rappelle de ton corps, de ta peau caramel, de la saveur fruité de ta chatte dans le petit matin et les bombes continuent de tuer. Je vois tes yeux dans ce tunnel dont je ne sortirais pas vivant, je regarde tes yeux qui me disent qu'ils m'aiment, je tiens la main de notre petite fille et les bombes continuent de tuer. "

L'homme repose son stylo et se met a pleurer dans son petit appartement du 349 rue des pyrénées, il n'entend plus que les bruits de la guerre, il est au coeur de la syrie, parmi les morts et les combattants, loin du murmure de paris, loin de du brouhaha de la rue.

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