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252 rue des pyrénées

Publié le par drink 75

Au 252 de la rue des pyrénées, la vie s'imagine, un homme est assis, au fond de la petite boutique du tailleur, il est syrien lui, réfugié, l'homme l'héberge, un cousin d'un cousin. Voici ce que l'homme écrit sur un cahier a petits carreaux, d'une écriture fin et serrée. Allongé sous les bombes. Le sol qui vibre. Des bruits sourds. Des cris d'hommes au loin, des hurlements d’inquiétude, des résonances de partout et de nulle part. Des vibrations qui font trembler la terre, essayer d'avancer un peu plus loin vers le noir et le néant. Avancer un tout petit plus loin pour se tenir à l'abri. Allongé sous les bombes. La vie qui s'arrête. Ramper encore et encore. Continuer de ramper pour se réfugier ailleurs. Écouter le bruit au-dehors, entendre le fracas de l’extérieur, imaginer les cœurs qui s'arrêtent, les corps déchiquetés, les membres arrachés. Ramper encore et encore. Pour se réfugier nulle part, pour se retrouver ailleurs. Pour continuer de ne pas vivre. Toujours les déflagrations au loin. Celui qui courait près de moi pour se réfugier est mort il me semble, c'est quand j'ai pris l'éclat dans la jambe, le moment ou je suis tombé juste a l'entrée du tunnel. Je suis a l'abri dans le noir, je suis a l'abri alors que le sol vibre, je suis a l'abri alors que les bombes explosent à la surface du sol. Je suis dans le noir. Un autre combattant finit de serrer mon garrot de fortune sur ma jambe. Maintenant il nous faut entendre le bruit des morts, maintenant il nous faut attendre un léger répit. Ma jambe me fait souffrir a chaque fois qu'une bombe explose au sol. Je ressens une douleur mais peut-être n'est ce pas seulement ma blessure, peut-être est-ce la rage alors que celui qui courait près de moi est mort. Alors que tout le monde est mort. Je suis vivant parmi les morts. Errant dans le néant. Allongé dans le tunnel j'écoute le bruit des bombes, je devine les tombes qui s'ouvrent, tous ces corps qui tombent, toutes ces vies fauchées, si j'avais encore des larmes je pourrai pleurer. L'homme près de moi dit tout mes amis sont morts. Je suis fatigué. Tout mes amis sont morts. Disparus. Il faudrait sortir de la ville. Il faudrait quitter cette vie, ne plus prendre part a cette guerre. Mon âme est comme ma jambe, boursouflé, orpheline de ce que fut ma vie d'avant. Je devine ma fille et ma femme qui me regardent dans ce tunnel, se demandant comment je suis encore en vie. Pourquoi je suis encore en vie. Porter les morts, enterrer les morts, opérer les vivants, réparer les vivants. L'ami qui se réveille dans un lit de fortune avec quelques tuyaux qui le recouvrent. Regarder ses yeux qui s'ouvrent. Courir plus tard dans les rues, entre deux bombardements, courir pour éviter les bombes. Courir pour ramasser les corps, courir pour ramasser les blessés, courir tout le temps, le nez en l'air, courir tout le temps. En attendant son tour, en attendant sa mort, en attendant." L'homme pleure, pose son stylo, un homme pleure au fin fond de la petite boutique du 252 de la rue des pyrénées.

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