Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

236 rue des pyrénées

Publié le par drink 75

 

 

Au 236 de la rue des pyrénées, un homme relit une nouvelle qu'il vient d'écrire. Il est descendu en terrasse du café qui s'appelle "les ours" et dont la terrasse est toujours blindé, la nourriture est quelconque pourtant, peut-être est-ce la taille de la terrasse qui fait cela, très grande, elle fait un arrondi autour du rade le long du 236 de la rue des pyrénées et du bas des escaliers qui prolonge la rue villiers de l'isle adam. L'homme relit une dernière fois sa nouvelle, elle s'appelle funérailles. 

Nous avons enterré la mère de cousine givrée ce matin. Le soleil respirait une certaine joie de vivre, inondant de lumière le cercueil dans le petit cimetière de Gentilly, à la lisière du treizième arrondissement. Le soleil recouvrait une dernière fois le corps d'une femme qui ne l’a jamais beaucoup vue, même en rêve, la lumière. La mère de cousine givrée était ma tante. La sœur de ma mère. Elle est morte comme Maryline m'avait dit une de mes sœurs la veille, on ne sait pas si elle s'est suicidée ou si c'est un accident. Trop de médicaments, trop d'alcools. La mère de cousine givrée était alcoolique, dépressive, droguée. C'était comme la version négative de ma mère. Elle était aussi triste que ma mère était gaie, aussi pessimiste que ma mère était optimiste. Cousine givrée, ma cousine, ma sœur, ma meilleure amie, mon autre moi, me tenait la main. Une larme gelait sur le bord de sa joue. La neige à nos pieds, dans le cœur de l'hiver, nous regardions le cercueil descendre dans le caveau familial. Ma tante rejoignait ses parents. Le soleil commençait à décliner, le temps était légèrement plus sombre quand nous sommes partis du cimetière.

Il y eut un beau moment ridicule, en fin de matinée, avant la messe. Cousine buvait un café, assise sur un tabouret dans la cuisine aux cotés de ma mère, qui sirotait un thé. Je m'enfilais la cafetière pour me réveiller debout contre l’évier. Le tic-tac de l’horloge qui n’est jamais à l’heure mais qui fait un bruit à vous hérisser les taches de rousseur sous les poils résonnait imperturbable dans la cuisine immaculée et baignée de soleil. Dehors le givre fondait légèrement sur le balcon et se transformait en eau qui goutait vers le sol. Nous étions tous les trois, ainsi, perdus dans nos tasses et nos pensées quand ma mère a pris la parole.

- Caroline, – oui cousine givrée s'appelle caroline même si pour moi ce sera toujours cousine givrée - je t’ai toujours considérée et aimée comme mes propres enfants. Aujourd’hui je veux te dire que tu es ma fille. Tu seras comme ma troisième fille, comme mon cinquième enfant. Tu n’es pas orpheline. Ton pauvre père nous a quittés il y a bien longtemps et maintenant que ta mère est partie à son tour, tu n'as plus tes parents. Mais désormais nous sommes ta famille Tu as deux sœurs, deux frères, et tu peux me considérer comme ta mère même si je ne la remplacerai jamais bien entendu.

J 'ai attendu la nuée de violon, le « coupez » du réalisateur mais non elles sont restés figées comme des figurantes du musée Grévin. Du coup j'ai ouvert mon bec pour briser le silence monacal de la cuisine.

- Oh c'est cool tu es ma sœur, j'ai dit à cousine d’un ton guilleret pour détendre l’atmosphère, les deux autres ne faisaient pas l'affaire il m'en fallait une troisième.

J'ai trouvé que ma mère abusait de compter mon frère dans la famille. Il était mort depuis plus de dix ans et elle en parlait toujours comme s’il était vivant. Il faudrait que j'ai une conversation avec ma mère, j'ai pensé, il faudrait sans doute qu'un jour, elle accepte la mort de mon frère. J'entendais ces mots, tu as deux frères, j'entendais cette manière de considérer mon frère comme un être parmi nous. Pour moi, mon frère était un tas de cendres dans une boîte dont j'ignorais même la localisation. Pendant que mon cerveau turbinait dans la rancœur contre un être mort, pendant que je me demandais si je n'étais pas un peu jaloux, ce qui me semblait crétin, pendant que je me posais toutes ces questions vaguement existentielles, cousine s’est levé en même temps que ma mère et elles se sont tombées dans les bras dans une scène d'un kitsch lacrymal absolu. Alors que ma mère pleurait et que cousine lâchait le débit du Nil en cascades de larmes, j'ai tout à coup repensé a quelques mots de ma mère. Le père de cousine était mort. Je n’avais jamais entendu que quiconque l’ai connu. Je croyais que tante cinglée s’était retrouvé enceinte après une nuit de cuite suivie d’un coït et qu’elle gardait un souvenir pour le moins brumeux voire fumeux du gugusse en question ce à quoi personnellement je ne pouvais lui tenir rigueur étant moi même assez limité en souvenir de visages féminins suite à des cuites carabinées. Ma sœur ainée est arrivée dans la cuisine avec un sourire figé comme si elle avait pris une infusion de cœur de palmier un peu trop relevé. On aurait dit qu’elle planait, elle avait peut-être sniffé un peu de boulghour pour se donner du courage, vu qu'elle ne picolait pas et ne prenait aucune drogue, je la soupçonnais de se shooter à diverses plantes et infusions. Et pour faire bonne figure, ma seconde sœur a suivi derrière, pleurant elle aussi. Je suis resté interdit, regardant d'un air ahuri les 4 femmes pleurant dans les bras les unes des autres, en me demandant s'il ne restait pas une petite goutte de calva dans le placard à alcool pour agrémenter mon café. Je me sentais las et fatigué. J'avais besoin d'un remontant Je suis sorti de la cuisine avec l'impression que la journée serait longue et déprimante.

Pendant la messe d'enterrement, je me suis demandé si j’avais jamais eu une conversation à peu près cohérente avec la mère de cousine ces dernières années. Mon père, je me souviens, toujours caustique, m'avait dit un jour : « tu dois faire attention fiston quand elle allume une clope ta tante, mets toi un peu à l’abri, elle a tellement d’alcool dans le sang qu’un jour elle va s’enflammer comme un pipeline ». Je l’ai toujours connue entre deux cuites, entre deux gueules de bois, entre deux traitements, entre deux, toujours entre, jamais dans la vie, jamais dans le futur, jamais tournée vers l'avenir. Il fallait la voir à 10 heures du matin s’enfiler un blanc sec avec deux Prozac et tituber de son lit à la salle de bains avec la démarche chaloupée et improbable que l'on a parfois au petit matin quand on sort d'un bar où on vient de picoler toute la nuit. La famille fermait les yeux, toujours, c'est comme ça qu’ils sont tous morts, la famille souriait, rigolait, planait, vivait. Ma mère ne disait jamais rien à sa petite sœur, acceptait tout, allait la récupérer dans tous les états, dans tous les endroits, sans jamais lui faire la morale. Le soir de sa mort, cousine m'a dit qu'elle trouvait que c'était mieux ainsi, que sa mère avait assez souffert dans sa vie. Je crois que j'ai compris. Ma tante était un être qu'on ne pouvait sauver. Je l'avais toujours considérée comme une femme à la mer, et on pouvait lui lancer une bouée de sauvetage, on aurait dit qu'elle trouvait un malin plaisir à ne pas l’attraper, et à se laisser couler à pic.

La veille des funérailles, nous avons pas mal picolé et fumé avec cousine. Je restais avec elle depuis l'annonce de la mort de ma tante. Nous avions quitté chacun nos minuscules placards à balais qui nous servaient d'appartement pour nous retrouver dans la petite maison de banlieue de ma tante. Cousine était son seul enfant. Elle m'avait dit qu'on pourrait habiter tous les deux dans cette baraque en colocation comme des frères et sœurs que nous étions. J'étais un peu réticent à l'idée de vivre en banlieue, j'ai toujours vécu à paris, je ne franchis que rarement le périphérique. Il y a le métro avait souligné cousine, c'est pas tout à fait Paris mais c'est plus vraiment la banlieue, elle avait ajouté. Nous avions pas mal bu, comme d'habitude, Caroline avait fumé quelques joints. Pour ma part je ne fumais pas. Je n'avais aucune appétence pour les drogues. L'alcool me suffisait bien. Un peu ivres, nous avons ouverts quelques boites de photos, retrouvant des images de nous dans une autre vie, une autre dimension. Ma tante avait toujours son visage un peu triste, ou totalement exalté sans doute sous l'effet d'un médicament, d'un peu de drogue ou de quelques alcools. A moins que ce ne soit un mélange de tout ça. Caroline s'est mise à pleurer en souriant, jetant des larmes sur les photos. Nous regardions défiler la vie de sa mère, notre propre enfance, ne sachant trop comment réagir, ne sachant trop comment nous soutenir. Je crois qu'elle s'est mise à pleurer après que j'ai dit quelque chose qui se voulait optimiste. J'étais bien incapable de m'en souvenir, la seule chose dont j'avais l'absolue certitude quant à cette soirée, c'est que j'avais un mal de crâne carabiné.

Cousine monte dans le fourgon avec ma mère et une de mes sœurs, je descends vers le cimetière qui se trouve a une dizaine de minutes à pied accompagné d'Ely une des amantes régulières de ma cousine.

- Tu crois que c'est un suicide ? elle me demande alors que nous passons devant le centre d'hébergement de la mie de pain ou quelques dizaines de types font déjà la queue pour obtenir une place pour la nuit. 

- On ne sait pas trop, on l'a retrouvé avec une bouteille de vodka et des médicaments au pied de son lit, mais qu'est ce que ça prouve. Je crois qu'elle essayait de se tuer depuis des décennies.

On débouche place de l'abbé Georges Hénocque. A l'endroit où Pierre Goldman fut assassiné par le groupe honneur de la police, Ely se demande tout haut comment Caroline va s'en remettre. On continue de descendre vers Gentilly.

- Ta tante s'est toujours prise pour un être tourmenté, il aurait peut-être fallu que quelqu'un lui explique la vie, elle souligne avec son délicieux accent. Au lieu de la regarder s'enfoncer comme des spectateurs, il fallait lui mettre deux baffes dans la tronche. Mais vous ne savez pas faire ça dans votre famille, vous respectez tellement la vie des autres, que vous laissez les gens mourir.

Je la regarde, surpris, alors qu'on passe sous le pont du boulevard extérieur et qu'on débouche poterne des peupliers.

-  C'est comme toi elle reprend, tu trinquais toujours avec elle, tu n'as jamais essayé de l'aider. Tu devrais faire attention à Caroline au lieu de picoler avec elle, n'oublie pas que ce n'est qu'une enfant. Ne fais pas comme ta mère avec ta tante, ne lui passe pas tout.

-  Elle est majeure, Caroline. Vous la prenez toutes pour ce qu'elle n'est pas.

Nous entrons dans le petit cimetière de Gentilly ce qui met fin à la conversation. Je reste à l'entrée, attendant le fourgon, et je regarde la jolie géorgienne qui continue d'avancer au milieu des tombes. Mon regard se perd dans le ciel anthracite alors que les questions se bousculent et restent sans réponses.

La veille, déjà, ma sœur est venue me parler . Nous étions sortis de la chambre funéraire et fumions une cigarette dehors. Le vent nous ramenait à la réalité après la froid et le silence de la pièce où, allongée dans un cercueil, ma tante attendait la nuit. Mon autre sœur et ma mère étaient restées avec Caroline, qui semblait vouloir camper là. J'avais taxé une cigarette à ma sœur qui m'avait demandé surprise si je fumais à nouveau. Seulement, pour les grandes occasions, je lui ai expliqué.

- Tu dois t'occuper de Caroline, m'a dit ma sœur. Tu es la personne la plus proche d'elle. C'est une orpheline. Sa mère était malade et Caroline aussi est malade.

J'ai haussé les épaules en tirant sur ma clope.

- Tu ne veux pas l'accepter mais elle souffre des mêmes symptômes que sa mère.

- Qui sont ? J'ai demandé d'un air bonhomme en connaissant très bien la réponse.

- Elle est maniaco-dépressive, bipolaire, appelle ça comme tu veux, mais elle est malade, tu le sais. Tu n'es pas capable de t'occuper de toi, a soupiré ma sœur, mais j'ai comme l'impression que tu peux t'occuper de ta cousine.

Je voulais répliquer mais cousine givrée, mon autre sœur et ma mère sont sorties dans la cour à ce moment-là. Alors j'ai jeté ma clope a terre en souriant niaisement, j'ai fait un clin d'oeil à ma cousine qui pleurait à chaudes larmes, elle m'a prise par le bras et nous sommes sortis dans la rue glacée de la fin de l'hiver.

Comme ma mère et cousine me l'ont demandé, je lis un texte devant le cercueil de ma tante, avant la mise en terre, un truc qui parle de résurrection. De la buée sort de ma bouche dans le froid intense de la fin de la journée. Le jour se grise déjà. Quelques instants plus tard, le cercueil descend dans le caveau familial, j'ai une vision de ma tante, buvant un dernier verre avant la mise en bière. Nous sommes tous un peu engourdis par le froid, ma mère explique à la cantonade que tous ceux qui le désirent peuvent venir chez elle pour se réchauffer, manger un peu, boire une boisson chaude. Picoler oui, je me dis dans ma tête. Caroline me sourit, chacune de mes sœurs lui tient un bras, j'ai envie de boire un verre. Très envie.

La veille, nous finissons par nous coucher un peu avant l'aube. Nous savons déjà que le lendemain, nous tiendrons une bonne gueule de bois, sauf qu'au lieu d'aller bosser, il faudra enterrer ma tante. Caroline dort tout près de moi dans le lit, sa main posée sur mon bras, je prendrais bien un peu de lithium si je pouvais dormir, je prendrais bien un peu de son malheur si je pouvais l'absorber. Elle dort mais on dirait qu’elle a encore des traces de larmes sur le visage. Je ne parviens pas à dormir, j'ai l'énergie de l'alcool et ça me carbonise le peu de neurones qui me restent, je sens des petites particules de haine qui dégringolent le long de mon échine. La rue des Pyrénées résonne des bruits de la fin de nuit, des morsures de cuites qui ne veulent plus en finir, comme le dernier râle d’une génération à l’agonie. Je regarde Caroline, les soubresauts de son visage, sa respiration qui siffle dans mes oreilles, son cœur sur ma bouche. Je me demande comment je peux ressentir autant d’émotions pour les gens et aussi peu d’amour. Cousine me dit nous sommes pareils, identiques, nous n’avons aucun sentiment, aucun amour, nous n’avons que de l’émotion brute et fulgurante. Nous sommes comme ces feux de forêts qui jamais ne s’apaisent, qui brûlent et puis meurent, épuisés. Nous alignons les filles avec la constance qui sied à notre âme tourmentée, comme pour nous rassurer, mais nous n’avons aucune envie, aucun désir, nous ne voulons rien. Nous sommes deux solitaires qui ne supportent que la présence de l'autre. Je me lève, j'erre dans l’appartement. Caroline m'a dit avant de dormir qu'elle pensait à partir loin, fuir la ville, le souvenir de sa mère. Elle a rajouté aussitôt vivre sans toi ça va être terrible mais c’est peut-être un bien. Pour finir tu es la seule personne que j’aime comme ça, t’es le seul gars qui me fasse autant rire, pleurer, et t’es le seul type qui paraisse aussi normal et qui soit aussi cinglé. Je suis le seul mec que tu fréquentes j’ai dit, t’as pas de points de comparaisons. J’ai pris quelques siècles en quelques phrases et je me suis dit maintenant je vais me laisser vivre, errer, je vais me laisser dériver. Elle m'a dit je veux que tu apprennes à pleurer. C’est pas de ta faute si tu ne sais pas pleurer, on ne t’a jamais montré. C’était avant qu’elle s’endorme, on jacte allongés sur son lit, elle me dit reste dormir là, reste près de moi, je vais partir vite, dans l’urgence, je dois partir. Nous sommes ivres et défoncés. Elle pleure un peu avant de s’endormir, je ne la reconnais plus c’est comme si la mort de sa mère lui avait enlevé toute légèreté. Sa mort c'était un poids, c’était comme une épave, mais une épave triste, on était dans le dur, dans la chronique d’une mort annoncée. Je me demande si nous n'en faisons pas trop. Le problème elle me dit c’est que tu ne prends rien au sérieux, et que tu ne peux jamais rien prendre au sérieux. On est pas dans le pathos là je dis. C’est lequel des mousquetaires ça Pathos ?.elle demande. Et puis on s'esclaffe comme des enfants que nous ne sommes plus ou que nous serons toujours, c'est selon. Elle dort, je la regarde une dernière fois et je me dis je suis de plus en plus seul. Les absents dansent autour de moi, je ne sais pas si c’est ça la vie, errer avec des ombres, des morceaux d’images dans la tête, des bribes de voix dans les oreilles.

Nous sommes une petite trentaine de personnes chez ma mère pour la collation qui suit l'enterrement. C'est comme si on voulait se retirer une chape de plomb. L'armure du deuil. Je retrouve ma cousine devant un verre de vin et je lui tends le mien pour qu'elle le remplisse. Les gens mangent un peu, mes sœurs et ma mère sont dans la cuisine et moi j'erre un peu dans l'appartement. Je finis sur le balcon pour fumer une cigarette. Je retrouve Ely qui fume cigarette sur vin rouge.

 

- Tu m'as trouvé dure tout à l'heure ? Elle lâche comme si on continuait notre conversation d'après messe.

- Non, je réponds. C'est toujours fascinant dans les enterrements, chacun assène son point de vue. C'est étonnant cette propension à trouver la vérité dans la mort.

Elle me regarde un peu surprise par mon agressivité. Je suis fatigué, j'ai la gueule de bois, je viens d'enterrer ma tante, je crois que je n'ai plus la patience de recevoir les leçons de morale et les conseils de quiconque.

- Tu es la personne la plus proche de Caroline, constate Ely comme si c'était une catastrophe, je crois que tu peux l'aider. C'est tout ce que je voulais dire. Tu prends tout mal, elle dit fataliste avant de vider le contenu de son verre

- Tu es jalouse de moi, je réplique.

- Tu es jaloux de moi, elle répond.

Caroline arrive sur le balcon avec une bouteille de vin et en profite pour remplir nos verres.

- Alors les amoureux, elle dit en ricanant sachant bien les antagonismes crétins que nous ressentons l'un pour l'autre Ely et moi, vous discutez de quoi ?

- On ne discute pas, je lui explique pendant qu'elle me verse un verre de vin, on s'engueule.

 

Des litres de désespoir sur l’asphalte. Des kilomètres et des kilomètres de larmes… Regarder droit devant. Tenir le volant. Nuit noire sur l’autoroute endormie. Cousine givrée à côté de moi qui regarde la route comme si ces yeux pouvaient percer un je ne sais quoi de pathétique. Prends quelque chose... prends quelque chose. Tu crois que c’est grave un cancer du poumon ? Je ne sais pas ce qu’est grave. Tu crois que c’est grave un cancer des os ? Je ne sais pas ce qu’est grave. Tu crois que c’est grave les deux en même temps ? Je sais plus là, arrête tes questions. Rail de coke sur les toilettes des chiottes. On est là, on ne sait pas, on fait quoi, on ne sait plus. Tu vas lui parler, dis, tu vas lui parler. Plus vite, plus vite. 20 ans plus tôt les couloirs de l’hôpital, les lumières crues, sur les murs blancs sang. Mon père derrière moi. Mon père est mort et je suis vivant. Le silence de l’hôpital, assourdissant, je sais bien que frère connard est mort en marchant dans ces couloirs de mort. Je sais bien. Cousine givrée à genou sur le carrelage de la cuisine, qui vomit des larmes, de la merde, de la bouffe, de l’alcool. Famille de dépressif, famille de bistrologue, qu’est ce que tu veux, vos foies pourris, plus alcooliques et givrés. Toujours plus à chaque génération... La route, un peu de pluie, mon seul réconfort, ce temps un peu maussade. Les villes endormies qu’on traverse, on voudrait dans l’ivresse mais non à jeun. Saint-Malo enfin, pluie, vent, frisson. A peine un pied dans la baraque, on vous sert déjà à boire, cousine givrée qui ne veut plus picoler. Toi tu ne sais pas. Faut que tu parles, mais dire quoi bordel, crever le silence, expliquer l’absence, tu bois une gorgée d’eau de vie de cidre, ça te brûle de partout, ça te donne envie de rire et pleurer de partout. Tu regardes les gens qui te regardent, tu ne dis rien, tu ne sais pas parler, tu ne sais pas pleurer. Tu es hors de la vie, tellement, tu es tout de travers. Sans espoir de retour. Le lendemain, cousine givrée à côté, une galette saucisse dans le ventre, pluie, et brouillard, Quiberon, le bateau, belle-île. Brouillard, flotte, le bateau, cousine givrée qui dort sur l’épaule. Tu sais comment c’est après, on se demande ce qu’on fait là, on regarde le visage endormi, on regarde la nuit et les ténèbres lactées du roulis de la mer qui nous bercent. On regarde les vagues qui s’écrasent sur les côtes, on devine le sablier qui se vide. Retour sur la terre ferme, encore de la voiture. Boire elle dit, si tu bois plus, tu dors plus, si tu dors plus, tu deviens neurasthénique. Tu deviens chiant, pas drôle, pas fin, chiant et tout ça quoi. Ton corps de merde, qui s’écrase sur du goudron couleur mort. Elle mangeait sa merde, elle disait cela, elle mangeait sa merde. Miracle, tout le monde n’est pas mort. Avance, avance. Traîne ton corps, boire des verres, ne plus voir, ne plus sentir, ne plus gémir. Attendre, attendre. Tu t’écoutes pauvre con, tu marches dans la nuit noire, tu pleures, t’as mal au cœur, mais tu ne dis rien, les gens ne te parlent plus, tu n’es plus de ce monde, tu déposes ta gueule dans la balance. Tu ne sais plus. Des morts, des morts, tu veux traverser le brouillard. Des torrents de dégoûts, tu veux pas disparaître un peu, tu veux pas dis, que je t’entende plus. Ton foutu corps de mort, tes ivresses. Cousine givrée, à genou sur le carrelage, des larmes, des larmes. Courir, courir. Je veux plus mourir, elle dit, au moins tu ne fumes pas toi. Cancer du poumon tu devrais éviter. Ça te viendra par les intestins, toi, la tuyauterie, comme père, grand-père oncle et tout le tralala. Si tu t’en sors je boirais plus. On regarde la route, enfin moi je conduis c’est normal. Belle-île sous la pluie. Son visage fatigué dans le cercueil. Je sais plus quoi dire. On rentre, paris est au loin, faut que je parte, cousine qui dort allongée à l’arrière abrutie de fatigue et douleurs. Moi rien. Je sens plus rien. Je ne sais plus bien. On me secoue, j'ouvre les yeux et je vois Caroline qui me dit qu'il faut que nous nous levions rapidement, on enterre sa mère dans moins de deux heures.

 

L'ivresse m'est enfin tombée dessus, comme la nuit a recouvert le jour. Nous ne sommes plus qu'un petit noyau en ce jour de funérailles. Ma mère lave la vaisselle que mes sœurs essuient en discutant à voix basse dans la cuisine et de façon un peu mystérieuse comme si elles fomentaient un coup d'état. Je suis dans la salle à manger avec cousine, on regarde des conneries à la télé, en mangeant les restes et buvant les fonds de bouteilles. Elle a posé sa tête au creux de mon épaule.

- Je suis orpheline, elle constate d'une voix lasse et pathétique.

- Mais tu sais qui est ton père, je lui demande pour percer ce mystère qui me trotte dans la tête depuis que ma mère en parlé le midi. Et puis tu n'es pas qu'orpheline, je te rappelle que tu as un frère et deux sœurs dorénavant.

- J'ai même deux frères, elle souligne d'un air grinçant.

Je ne pense jamais à mon connard de frère mort, j'ai seulement pensé à lui quand le cercueil de ma tante est descendu dans le caveau, j'ai pensé qu'il aurait dit il fallait vraiment l'enterrer notre tante car avec une incinération on aurait risqué l'explosion. Caroline s'est un peu endormie contre moi sur ce canapé pendant que le robinet à images diffusait des choses indigentes et crétines. La nuit tombe sur la ville.

Nous avons enterré la mère de cousine givrée ce matin. Je ne sais pas si ma cousine se remettra de la mort de sa mère. Nous sommes tous les cinq, ma mère, mes sœurs, cousine et moi. Il est tard, nous devons tous aller nous coucher. Un jour de funérailles, on dirait qu'on ne veut pas que la journée se termine. C'est comme si en ce jour unique, nous étions enfin une famille. Comme si nous voulions que la journée ne se finisse jamais. Ma mère prend la parole.

- Vous êtes tous mes enfants, vous êtes tous autour de moi. C'est un jour d'une tristesse infinie pour moi, ma petite sœur est morte. Mais nous sommes tous ensemble et nous sommes une famille.

Caroline a toujours sa tête contre mon épaule. La nuit a recouvert la ville. Je regarde chacun des membres de ma famille. Et puis je ferme les yeux.

 

 

 

Commenter cet article