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231 Rue des pyrénées

Publié le par drink 75

 

Au 231 de la rue des pyrénées, un homme regarde un match de rugby sur sa petite télévision dans son petit appartement, il aime bien regarder du rugby féminin qui lui rappelle celui qu'il pratiquait dans les années 80 et même s'il y a des fautes techniques, il retrouve la fraîcheur qu'il y avait dans le rugby masculin quand on était pas encore professionnel, et quand le dopage consistait a mettre du sucre dans son vin. Ce n'est pas que le rugby qui a perdu sa fraîcheur, c'est toute la vie, quand on pensait au futur on pensait a l'impossible, regarder du rugby ça le replongeait dans ses années 80, rien n'était bien sans doute, on voulait vieillir, on s'emmerdait, les parents nous emmerdaient et on voulait partir, mais maintenant on y était, la vie avait fait son oeuvre, on avait vieilli très mal, très vite, et tout serait bientôt fini, un petit cancer et tout serait fini, c'était ainsi. Au 231 de la rue des pyrénées, assis dans son canapé, dans un appartement du troisième étage, une femme lit un livre de sam shepard paru chez christian bourgois. Quand elle a entendue la nouvelle de la mort de sam shepard, elle a eu comme une bouffée de nostalgie, elle s'est souvenue qu'elle avait un livre de lui dans sa bibliothèque, et c'était une pièce de théatre, fool for love, c'était devenue un film de robert altman avec kim basinger et shepard lui-même, aucun souvenir. Harry dean stanton aussi, tellement années 80. La femme qui tutoie la cinquantaine se souvient surtout de tout les écrivains publiés chez christian bourgois : john fante, brautigan, jim harrison, tabucchi, et tant d'autres encore. Elle n'achetait plus tellement de livres chez bourgois, elle n'achetait plus que des livres en poche de toutes façons, le dernier livre qu'elle avait du acheter chez bourgois c'était dan fante, le fils de john. Il était mort lui aussi. Tout le monde mourrait. Tout mourrait, les souvenirs comme les gens. Au 231 de la rue des pyrénées, dans son appartement du rez de chaussée qui donne sur la cour, un homme écoute un vinyl de marquis de sade qui vient d'être reédité et qu'il vient d'acheter. Il écoute l'album rue de siam, le second et dernier du groupe. Il n'a pas acheté de places pour le concert de reformation, le soi-disant unique concert de reformation de marquis de sade a rennes. Il a peur du retour en arrière, rennes, philippe pascal, franck darcel, la salle de la cité. Déjà que chaque fois qu'il va a rennes, il a l'impression de prendre un shoot années 80. Il va encore presque chaque année aux transmusicales mais ce sont des groupes un peu nouveau. Rennes, marquis de sade, philippe pascal. Bordel la trilogie années 80, ça sentait le sapin, ça sentait vraiment le sapin.

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232 Rue des pyrénées

Publié le par drink 75

 

Au 232 de la rue des pyrénées, un homme pose le pistolet qui tout à l'heure lui permettra d'en finir avec la vie. Il s'installe devant son ordinateur dans son petit appartement. Il ouvre sa boite mail et inscrit trois noms de destinataires, les deux salariées et la trésorière de l'association dont il était président. Il lance son regard sur le courrier du tribunal qu'il a punaisé au mur comme une explication pour ceux qui trouveront son corps. Un courrier qui indique qu'il doit des dizaines de milliers d'euros. L'homme commence la rédaction de son mail. " Mes très chères (oh combien) salariées, ma chère trésorière, j'essaie de me souvenir comment je suis devenu président, et pour quelles raisons. Je me souviens, mes chères, oh combien très chères salariées, comme vous êtes venues me supplier de devenir président, puis comme vous m'avez demandé de le rester quand les finances de la structure et l'ambiance délétère entre vous, me poussait a rendre mon tablier. Je suis donc rester pour gérer la merde, puis je suis allé seul au tribunal pour liquider cette association que nous avions tous portés ensembles, et puis j'ai liquidé les biens avec le commissaire priseur et maintenant je suis seul, comme depuis que tout est fini, depuis que je vous ai vu une dernière fois pour vous aider dans vos démarches afin d'obtenir vos indemnités et les meilleures conditions pour votre chômage. J'ai su depuis que l'une avait obtenu son diplôme puisqu'un aménagement de travail lui avait permis d'étudier la dernière année (payée temps plein en  travaillant a mi-temps, merci patron), et que l'autre a reprit certains contrats et s'est mise a son compte pour travailler avec nos anciens prestataires. Du matériel a disparu entre l'inventaire que j'avais réalisé et la saisie du commissaire priseur, et je n'ai eu aucune nouvelle de vous trois. Ce que je peux comprendre, c'est pas très marrant de gérer la merde. Aujourd'hui je vous écris juste pour vous apprendre mon décès puisque après la rédaction de ce mail je mettrais fin a mes jours, et je voulais vous remercier de m'avoir donné le courage d'en finir. Si je vous écris ce n'est pas pour solder une quelconque dette mais pour dire que quelque soit la façon dont je vais finir, que ce soit dans un cercueil sous terre ou tas de cendre dans une urne, je vous intime de ne pas vous rendre a une quelconque cérémonie. Je ne veux pas de votre pitié et de votre présence. Je ne peux accepter de vivre comme un clochard pour le reste de mes jours, c'est pour cela que je vais en finir, je n'aurais pas assez du peu qu'il me reste a vivre pour payer les dettes, vous savez ces dettes que vous avez continuée de creuser en voyageant a travers le monde aux frais de l'association alors que vous saviez pertinemment que la situation ne le permettait pas et sans me le signaler. Je ne veux pas de votre pitié et je vous envoie ce mail pour vous assurer de tout mon mépris. A toutes les trois. Mon plus profond mépris. " L'homme appuie sur envoyer. Il prend le pistolet. Il est un peu plus lourd qu'il ne le pensait, un tout petit plus lourd qu'il ne le pensait.

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233 Rue des pyrénées

Publié le par drink 75

 

Le restaurant grec qui se trouve au 233 de la rue des pyrénées vient de fermer ses portes. La serveuse qui tourne la clé dans la serrure ressent des douleurs dans ses jambes, avec la chaleur ses jambes se déshydratent et elle doit faire attention aux crampes. Dans la cuisine du 233 de la rue des pyrénées, le commis termine de nettoyer, un copain va venir le chercher, ils iront ensuite boire un verre avant d'aller en boîte de nuit et pour le commis de cuisine, l'objectif est clair, il doit se ramener une gonzesse dans son plumard ce soir, il a besoin d'une bonne séance de baise. Un homme s'éloigne du restaurant, sa femme lui tient la main, ils retournent vers leur appartement situé un peu plus bas, rue saint blaise, l'homme se dit que ça ne peut plus durer, il pense a sa maîtresse et il a une furieuse envie d'elle, il va coucher avec sa femme ce soir en pensant a une autre. Il se sent lâche et pathétique. Le patron du restaurant du 233 rue des pyrénées compte sa recette. Il dépose les espèces dans une enveloppe pour la banque. Il n'arrive plus a payer toutes les charges du restaurant, sincèrement il pensait que la vie d'adulte serait beaucoup plus drôle que cela. Il compte et recompte et ne comprend pas pourquoi le solde est toujours négatif. Le chef du restaurant grec qui se trouve au 233 de la rue des pyrénées se change dans la cuisine. Il est trop vieux pour ce travail se dit-il, il doit prendre sa retraite bientôt. Il a un peu peur, il sera tout seul, que va t'il faire une fois a la retraite ? Les gens attendent la retraite tout leur vie se dit-il et puis une fois que c'est arrivé ils attendent. Bordel, c'est sans doute cela la retraite, attendre la mort. Tout doucement, attendre la mort.

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234 Rue des pyrénées

Publié le par drink 75

 

Au 234 de la rue des pyrénées, une femme entre dans l'immeuble qui se trouve a côté d'une pharmacie et a mi-chemin entre les intersections avec la rue villiers de l'isle adam et la rue orfila. Au 234 de la rue des pyrénées, un homme exécute quelques pas de danse dans son appartement du second étage, il répète comme s'il s'échauffait, tout d'abord pointe, demi-pointe, et puis il repasse dans sa tête le début de la chorégraphie, il a envie d'espace et pour l'instant il est dans son petit appartement, alors dans son esprit il mime les gestes. C'est un rêve, l'homme est en chaise roulante. Au 234 de la rue des pyrénées, une femme entre dans la pharmacie qui est a côté de l'entrée de l'immeuble, elle vient chercher ses doses d'epo pour son cancer, il va falloir accepter la commisération de la pharmacienne, et elle n'a pas envie de sa pitié. Elle voudrait se cacher comme elle cache son crâne chauve sous un foulard.  Au 234 de la rue des pyrénées, un homme regarde ce qui lui reste a manger, presque rien, demain il n'aura plus rien, la paye est dans 4 jours. Il coupe les courgettes et les tomates qu'il a récupéré dans les cagettes que les maraîchers abandonnent a la fin du marché. Il coupe les tomates en petit morceau et puis il coupe les courgettes en petit morceau, les jette dans un poêle dans un fond d'huile, il attends que ça crépite un peu et puis il rajoute un fond d'eau, ensuite il sale fortement, il recouvre de curry et de paprika, puis il rajoute le riz qu'il a déjà fait cuire et il couvre en baissant a feu doux. Au 234 de la rue des pyrénées, une femme lit et relit les lettres d'amour que lui écrivait un homme, cela semble d'un autre temps, des lettres, ce genre de gestes d'amour que l'on recevait au siècle dernier. La femme lit et relit les lettres d'un homme qu'elle ne reverra plus et dont il ne lui reste que les mots, et dont il ne lui reste que le souvenir. Au 234 de la rue des pyrénées, une jeune fille cherche dans la bibliothèque un livre de bukowsky. Au quatrième étage de l'appartement ou la jeune fille vit avec son père, elle cherche un livre du vieux charles. Pour voir ce que ça raconte. Un homme sort de l'immeuble situé au 234 de la rue des pyrénées, il va vers le bureau de poste qui se trouve près de l'immeuble. Il va voir s'il peut prendre un peu d'argent dans un distributeur. Il sait qu'il ne pourra pas retirer mais il va quand même vers le distributeur. AU cas ou. Même s'il ne pourra pas retirer d'argent, il veut essayer.

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235 rue des pyrénées

Publié le par drink 75

 

Au 235 de la rue des pyrénées, un homme sort des affaires de son armoire a vêtements. Dans le petit appartement au quatrième étage dans lequel il vit depuis longtemps. Il prépare une valise dans laquelle tout est bien rangé, l'homme est très consciencieux et il a soigneusement plié toutes ses affaires. Il referme sa valise et la dépose dans l'entrée. C'est la dernière fois, il se dit, c'est la dernière fois qu'il part en voyage, la dernière fois qu'il part avec sa femme. Il est heureux de réaliser son rêve, enfin, heureux que tout se termine. il prend l'album ou se trouve les photos de son amour, celle qui devenait devenir sa femme, le dépose dans le sac qu'il aura avec lui dans l'avion. Elle va voyager a ses côtés. Elle débarquera avec lui, elle l'accompagnera, jusqu'a la fin. Tout est préparé. Au 235 de la rue des pyrénées, un homme se prépare pour un dernier voyage, auprès de celle qui est morte juste avant qu'il ne l'épouse. C'était il y a quelque temps déjà, un ou deux ans sans doute. Il a pensé mourir, se jeter dans le vide, il a voulu la rejoindre, tant et tant de fois. Mais il n'y arrive pas. Et puis un jour, en regardant les documents du voyage de noce, il s'est dit qu'il allait partir. Là, ou elle voulait aller. Le pays de ses rêves, il se souvenait encore de la joie qu'elle ressentait a l'idée d'aller là-bas. Juste avant qu'elle meurt. Juste avant. Avant qu'ils se marient. Quand il était encore en vie lui aussi, quand il était encore parmi les vivants, avant que celle qui allait devenir sa femme, ne meurt. Il prendra l'avion, il ira dans le pays dont elle rêvait, il laissera des photos d'elle partout dans les rues. Au 235 de la rue des pyrénées, un homme prépare son dernier voyage, celui qu'il fera avec celle qui devenait devenir sa femme. C'est un voyage sans retour, se dit-il en refermant la porte, un voyage sans retour.

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236 rue des pyrénées

Publié le par drink 75

 

 

Au 236 de la rue des pyrénées, un homme relit une nouvelle qu'il vient d'écrire. Il est descendu en terrasse du café qui s'appelle "les ours" et dont la terrasse est toujours blindé, la nourriture est quelconque pourtant, peut-être est-ce la taille de la terrasse qui fait cela, très grande, elle fait un arrondi autour du rade le long du 236 de la rue des pyrénées et du bas des escaliers qui prolonge la rue villiers de l'isle adam. L'homme relit une dernière fois sa nouvelle, elle s'appelle funérailles. 

Nous avons enterré la mère de cousine givrée ce matin. Le soleil respirait une certaine joie de vivre, inondant de lumière le cercueil dans le petit cimetière de Gentilly, à la lisière du treizième arrondissement. Le soleil recouvrait une dernière fois le corps d'une femme qui ne l’a jamais beaucoup vue, même en rêve, la lumière. La mère de cousine givrée était ma tante. La sœur de ma mère. Elle est morte comme Maryline m'avait dit une de mes sœurs la veille, on ne sait pas si elle s'est suicidée ou si c'est un accident. Trop de médicaments, trop d'alcools. La mère de cousine givrée était alcoolique, dépressive, droguée. C'était comme la version négative de ma mère. Elle était aussi triste que ma mère était gaie, aussi pessimiste que ma mère était optimiste. Cousine givrée, ma cousine, ma sœur, ma meilleure amie, mon autre moi, me tenait la main. Une larme gelait sur le bord de sa joue. La neige à nos pieds, dans le cœur de l'hiver, nous regardions le cercueil descendre dans le caveau familial. Ma tante rejoignait ses parents. Le soleil commençait à décliner, le temps était légèrement plus sombre quand nous sommes partis du cimetière.

Il y eut un beau moment ridicule, en fin de matinée, avant la messe. Cousine buvait un café, assise sur un tabouret dans la cuisine aux cotés de ma mère, qui sirotait un thé. Je m'enfilais la cafetière pour me réveiller debout contre l’évier. Le tic-tac de l’horloge qui n’est jamais à l’heure mais qui fait un bruit à vous hérisser les taches de rousseur sous les poils résonnait imperturbable dans la cuisine immaculée et baignée de soleil. Dehors le givre fondait légèrement sur le balcon et se transformait en eau qui goutait vers le sol. Nous étions tous les trois, ainsi, perdus dans nos tasses et nos pensées quand ma mère a pris la parole.

- Caroline, – oui cousine givrée s'appelle caroline même si pour moi ce sera toujours cousine givrée - je t’ai toujours considérée et aimée comme mes propres enfants. Aujourd’hui je veux te dire que tu es ma fille. Tu seras comme ma troisième fille, comme mon cinquième enfant. Tu n’es pas orpheline. Ton pauvre père nous a quittés il y a bien longtemps et maintenant que ta mère est partie à son tour, tu n'as plus tes parents. Mais désormais nous sommes ta famille Tu as deux sœurs, deux frères, et tu peux me considérer comme ta mère même si je ne la remplacerai jamais bien entendu.

J 'ai attendu la nuée de violon, le « coupez » du réalisateur mais non elles sont restés figées comme des figurantes du musée Grévin. Du coup j'ai ouvert mon bec pour briser le silence monacal de la cuisine.

- Oh c'est cool tu es ma sœur, j'ai dit à cousine d’un ton guilleret pour détendre l’atmosphère, les deux autres ne faisaient pas l'affaire il m'en fallait une troisième.

J'ai trouvé que ma mère abusait de compter mon frère dans la famille. Il était mort depuis plus de dix ans et elle en parlait toujours comme s’il était vivant. Il faudrait que j'ai une conversation avec ma mère, j'ai pensé, il faudrait sans doute qu'un jour, elle accepte la mort de mon frère. J'entendais ces mots, tu as deux frères, j'entendais cette manière de considérer mon frère comme un être parmi nous. Pour moi, mon frère était un tas de cendres dans une boîte dont j'ignorais même la localisation. Pendant que mon cerveau turbinait dans la rancœur contre un être mort, pendant que je me demandais si je n'étais pas un peu jaloux, ce qui me semblait crétin, pendant que je me posais toutes ces questions vaguement existentielles, cousine s’est levé en même temps que ma mère et elles se sont tombées dans les bras dans une scène d'un kitsch lacrymal absolu. Alors que ma mère pleurait et que cousine lâchait le débit du Nil en cascades de larmes, j'ai tout à coup repensé a quelques mots de ma mère. Le père de cousine était mort. Je n’avais jamais entendu que quiconque l’ai connu. Je croyais que tante cinglée s’était retrouvé enceinte après une nuit de cuite suivie d’un coït et qu’elle gardait un souvenir pour le moins brumeux voire fumeux du gugusse en question ce à quoi personnellement je ne pouvais lui tenir rigueur étant moi même assez limité en souvenir de visages féminins suite à des cuites carabinées. Ma sœur ainée est arrivée dans la cuisine avec un sourire figé comme si elle avait pris une infusion de cœur de palmier un peu trop relevé. On aurait dit qu’elle planait, elle avait peut-être sniffé un peu de boulghour pour se donner du courage, vu qu'elle ne picolait pas et ne prenait aucune drogue, je la soupçonnais de se shooter à diverses plantes et infusions. Et pour faire bonne figure, ma seconde sœur a suivi derrière, pleurant elle aussi. Je suis resté interdit, regardant d'un air ahuri les 4 femmes pleurant dans les bras les unes des autres, en me demandant s'il ne restait pas une petite goutte de calva dans le placard à alcool pour agrémenter mon café. Je me sentais las et fatigué. J'avais besoin d'un remontant Je suis sorti de la cuisine avec l'impression que la journée serait longue et déprimante.

Pendant la messe d'enterrement, je me suis demandé si j’avais jamais eu une conversation à peu près cohérente avec la mère de cousine ces dernières années. Mon père, je me souviens, toujours caustique, m'avait dit un jour : « tu dois faire attention fiston quand elle allume une clope ta tante, mets toi un peu à l’abri, elle a tellement d’alcool dans le sang qu’un jour elle va s’enflammer comme un pipeline ». Je l’ai toujours connue entre deux cuites, entre deux gueules de bois, entre deux traitements, entre deux, toujours entre, jamais dans la vie, jamais dans le futur, jamais tournée vers l'avenir. Il fallait la voir à 10 heures du matin s’enfiler un blanc sec avec deux Prozac et tituber de son lit à la salle de bains avec la démarche chaloupée et improbable que l'on a parfois au petit matin quand on sort d'un bar où on vient de picoler toute la nuit. La famille fermait les yeux, toujours, c'est comme ça qu’ils sont tous morts, la famille souriait, rigolait, planait, vivait. Ma mère ne disait jamais rien à sa petite sœur, acceptait tout, allait la récupérer dans tous les états, dans tous les endroits, sans jamais lui faire la morale. Le soir de sa mort, cousine m'a dit qu'elle trouvait que c'était mieux ainsi, que sa mère avait assez souffert dans sa vie. Je crois que j'ai compris. Ma tante était un être qu'on ne pouvait sauver. Je l'avais toujours considérée comme une femme à la mer, et on pouvait lui lancer une bouée de sauvetage, on aurait dit qu'elle trouvait un malin plaisir à ne pas l’attraper, et à se laisser couler à pic.

La veille des funérailles, nous avons pas mal picolé et fumé avec cousine. Je restais avec elle depuis l'annonce de la mort de ma tante. Nous avions quitté chacun nos minuscules placards à balais qui nous servaient d'appartement pour nous retrouver dans la petite maison de banlieue de ma tante. Cousine était son seul enfant. Elle m'avait dit qu'on pourrait habiter tous les deux dans cette baraque en colocation comme des frères et sœurs que nous étions. J'étais un peu réticent à l'idée de vivre en banlieue, j'ai toujours vécu à paris, je ne franchis que rarement le périphérique. Il y a le métro avait souligné cousine, c'est pas tout à fait Paris mais c'est plus vraiment la banlieue, elle avait ajouté. Nous avions pas mal bu, comme d'habitude, Caroline avait fumé quelques joints. Pour ma part je ne fumais pas. Je n'avais aucune appétence pour les drogues. L'alcool me suffisait bien. Un peu ivres, nous avons ouverts quelques boites de photos, retrouvant des images de nous dans une autre vie, une autre dimension. Ma tante avait toujours son visage un peu triste, ou totalement exalté sans doute sous l'effet d'un médicament, d'un peu de drogue ou de quelques alcools. A moins que ce ne soit un mélange de tout ça. Caroline s'est mise à pleurer en souriant, jetant des larmes sur les photos. Nous regardions défiler la vie de sa mère, notre propre enfance, ne sachant trop comment réagir, ne sachant trop comment nous soutenir. Je crois qu'elle s'est mise à pleurer après que j'ai dit quelque chose qui se voulait optimiste. J'étais bien incapable de m'en souvenir, la seule chose dont j'avais l'absolue certitude quant à cette soirée, c'est que j'avais un mal de crâne carabiné.

Cousine monte dans le fourgon avec ma mère et une de mes sœurs, je descends vers le cimetière qui se trouve a une dizaine de minutes à pied accompagné d'Ely une des amantes régulières de ma cousine.

- Tu crois que c'est un suicide ? elle me demande alors que nous passons devant le centre d'hébergement de la mie de pain ou quelques dizaines de types font déjà la queue pour obtenir une place pour la nuit. 

- On ne sait pas trop, on l'a retrouvé avec une bouteille de vodka et des médicaments au pied de son lit, mais qu'est ce que ça prouve. Je crois qu'elle essayait de se tuer depuis des décennies.

On débouche place de l'abbé Georges Hénocque. A l'endroit où Pierre Goldman fut assassiné par le groupe honneur de la police, Ely se demande tout haut comment Caroline va s'en remettre. On continue de descendre vers Gentilly.

- Ta tante s'est toujours prise pour un être tourmenté, il aurait peut-être fallu que quelqu'un lui explique la vie, elle souligne avec son délicieux accent. Au lieu de la regarder s'enfoncer comme des spectateurs, il fallait lui mettre deux baffes dans la tronche. Mais vous ne savez pas faire ça dans votre famille, vous respectez tellement la vie des autres, que vous laissez les gens mourir.

Je la regarde, surpris, alors qu'on passe sous le pont du boulevard extérieur et qu'on débouche poterne des peupliers.

-  C'est comme toi elle reprend, tu trinquais toujours avec elle, tu n'as jamais essayé de l'aider. Tu devrais faire attention à Caroline au lieu de picoler avec elle, n'oublie pas que ce n'est qu'une enfant. Ne fais pas comme ta mère avec ta tante, ne lui passe pas tout.

-  Elle est majeure, Caroline. Vous la prenez toutes pour ce qu'elle n'est pas.

Nous entrons dans le petit cimetière de Gentilly ce qui met fin à la conversation. Je reste à l'entrée, attendant le fourgon, et je regarde la jolie géorgienne qui continue d'avancer au milieu des tombes. Mon regard se perd dans le ciel anthracite alors que les questions se bousculent et restent sans réponses.

La veille, déjà, ma sœur est venue me parler . Nous étions sortis de la chambre funéraire et fumions une cigarette dehors. Le vent nous ramenait à la réalité après la froid et le silence de la pièce où, allongée dans un cercueil, ma tante attendait la nuit. Mon autre sœur et ma mère étaient restées avec Caroline, qui semblait vouloir camper là. J'avais taxé une cigarette à ma sœur qui m'avait demandé surprise si je fumais à nouveau. Seulement, pour les grandes occasions, je lui ai expliqué.

- Tu dois t'occuper de Caroline, m'a dit ma sœur. Tu es la personne la plus proche d'elle. C'est une orpheline. Sa mère était malade et Caroline aussi est malade.

J'ai haussé les épaules en tirant sur ma clope.

- Tu ne veux pas l'accepter mais elle souffre des mêmes symptômes que sa mère.

- Qui sont ? J'ai demandé d'un air bonhomme en connaissant très bien la réponse.

- Elle est maniaco-dépressive, bipolaire, appelle ça comme tu veux, mais elle est malade, tu le sais. Tu n'es pas capable de t'occuper de toi, a soupiré ma sœur, mais j'ai comme l'impression que tu peux t'occuper de ta cousine.

Je voulais répliquer mais cousine givrée, mon autre sœur et ma mère sont sorties dans la cour à ce moment-là. Alors j'ai jeté ma clope a terre en souriant niaisement, j'ai fait un clin d'oeil à ma cousine qui pleurait à chaudes larmes, elle m'a prise par le bras et nous sommes sortis dans la rue glacée de la fin de l'hiver.

Comme ma mère et cousine me l'ont demandé, je lis un texte devant le cercueil de ma tante, avant la mise en terre, un truc qui parle de résurrection. De la buée sort de ma bouche dans le froid intense de la fin de la journée. Le jour se grise déjà. Quelques instants plus tard, le cercueil descend dans le caveau familial, j'ai une vision de ma tante, buvant un dernier verre avant la mise en bière. Nous sommes tous un peu engourdis par le froid, ma mère explique à la cantonade que tous ceux qui le désirent peuvent venir chez elle pour se réchauffer, manger un peu, boire une boisson chaude. Picoler oui, je me dis dans ma tête. Caroline me sourit, chacune de mes sœurs lui tient un bras, j'ai envie de boire un verre. Très envie.

La veille, nous finissons par nous coucher un peu avant l'aube. Nous savons déjà que le lendemain, nous tiendrons une bonne gueule de bois, sauf qu'au lieu d'aller bosser, il faudra enterrer ma tante. Caroline dort tout près de moi dans le lit, sa main posée sur mon bras, je prendrais bien un peu de lithium si je pouvais dormir, je prendrais bien un peu de son malheur si je pouvais l'absorber. Elle dort mais on dirait qu’elle a encore des traces de larmes sur le visage. Je ne parviens pas à dormir, j'ai l'énergie de l'alcool et ça me carbonise le peu de neurones qui me restent, je sens des petites particules de haine qui dégringolent le long de mon échine. La rue des Pyrénées résonne des bruits de la fin de nuit, des morsures de cuites qui ne veulent plus en finir, comme le dernier râle d’une génération à l’agonie. Je regarde Caroline, les soubresauts de son visage, sa respiration qui siffle dans mes oreilles, son cœur sur ma bouche. Je me demande comment je peux ressentir autant d’émotions pour les gens et aussi peu d’amour. Cousine me dit nous sommes pareils, identiques, nous n’avons aucun sentiment, aucun amour, nous n’avons que de l’émotion brute et fulgurante. Nous sommes comme ces feux de forêts qui jamais ne s’apaisent, qui brûlent et puis meurent, épuisés. Nous alignons les filles avec la constance qui sied à notre âme tourmentée, comme pour nous rassurer, mais nous n’avons aucune envie, aucun désir, nous ne voulons rien. Nous sommes deux solitaires qui ne supportent que la présence de l'autre. Je me lève, j'erre dans l’appartement. Caroline m'a dit avant de dormir qu'elle pensait à partir loin, fuir la ville, le souvenir de sa mère. Elle a rajouté aussitôt vivre sans toi ça va être terrible mais c’est peut-être un bien. Pour finir tu es la seule personne que j’aime comme ça, t’es le seul gars qui me fasse autant rire, pleurer, et t’es le seul type qui paraisse aussi normal et qui soit aussi cinglé. Je suis le seul mec que tu fréquentes j’ai dit, t’as pas de points de comparaisons. J’ai pris quelques siècles en quelques phrases et je me suis dit maintenant je vais me laisser vivre, errer, je vais me laisser dériver. Elle m'a dit je veux que tu apprennes à pleurer. C’est pas de ta faute si tu ne sais pas pleurer, on ne t’a jamais montré. C’était avant qu’elle s’endorme, on jacte allongés sur son lit, elle me dit reste dormir là, reste près de moi, je vais partir vite, dans l’urgence, je dois partir. Nous sommes ivres et défoncés. Elle pleure un peu avant de s’endormir, je ne la reconnais plus c’est comme si la mort de sa mère lui avait enlevé toute légèreté. Sa mort c'était un poids, c’était comme une épave, mais une épave triste, on était dans le dur, dans la chronique d’une mort annoncée. Je me demande si nous n'en faisons pas trop. Le problème elle me dit c’est que tu ne prends rien au sérieux, et que tu ne peux jamais rien prendre au sérieux. On est pas dans le pathos là je dis. C’est lequel des mousquetaires ça Pathos ?.elle demande. Et puis on s'esclaffe comme des enfants que nous ne sommes plus ou que nous serons toujours, c'est selon. Elle dort, je la regarde une dernière fois et je me dis je suis de plus en plus seul. Les absents dansent autour de moi, je ne sais pas si c’est ça la vie, errer avec des ombres, des morceaux d’images dans la tête, des bribes de voix dans les oreilles.

Nous sommes une petite trentaine de personnes chez ma mère pour la collation qui suit l'enterrement. C'est comme si on voulait se retirer une chape de plomb. L'armure du deuil. Je retrouve ma cousine devant un verre de vin et je lui tends le mien pour qu'elle le remplisse. Les gens mangent un peu, mes sœurs et ma mère sont dans la cuisine et moi j'erre un peu dans l'appartement. Je finis sur le balcon pour fumer une cigarette. Je retrouve Ely qui fume cigarette sur vin rouge.

 

- Tu m'as trouvé dure tout à l'heure ? Elle lâche comme si on continuait notre conversation d'après messe.

- Non, je réponds. C'est toujours fascinant dans les enterrements, chacun assène son point de vue. C'est étonnant cette propension à trouver la vérité dans la mort.

Elle me regarde un peu surprise par mon agressivité. Je suis fatigué, j'ai la gueule de bois, je viens d'enterrer ma tante, je crois que je n'ai plus la patience de recevoir les leçons de morale et les conseils de quiconque.

- Tu es la personne la plus proche de Caroline, constate Ely comme si c'était une catastrophe, je crois que tu peux l'aider. C'est tout ce que je voulais dire. Tu prends tout mal, elle dit fataliste avant de vider le contenu de son verre

- Tu es jalouse de moi, je réplique.

- Tu es jaloux de moi, elle répond.

Caroline arrive sur le balcon avec une bouteille de vin et en profite pour remplir nos verres.

- Alors les amoureux, elle dit en ricanant sachant bien les antagonismes crétins que nous ressentons l'un pour l'autre Ely et moi, vous discutez de quoi ?

- On ne discute pas, je lui explique pendant qu'elle me verse un verre de vin, on s'engueule.

 

Des litres de désespoir sur l’asphalte. Des kilomètres et des kilomètres de larmes… Regarder droit devant. Tenir le volant. Nuit noire sur l’autoroute endormie. Cousine givrée à côté de moi qui regarde la route comme si ces yeux pouvaient percer un je ne sais quoi de pathétique. Prends quelque chose... prends quelque chose. Tu crois que c’est grave un cancer du poumon ? Je ne sais pas ce qu’est grave. Tu crois que c’est grave un cancer des os ? Je ne sais pas ce qu’est grave. Tu crois que c’est grave les deux en même temps ? Je sais plus là, arrête tes questions. Rail de coke sur les toilettes des chiottes. On est là, on ne sait pas, on fait quoi, on ne sait plus. Tu vas lui parler, dis, tu vas lui parler. Plus vite, plus vite. 20 ans plus tôt les couloirs de l’hôpital, les lumières crues, sur les murs blancs sang. Mon père derrière moi. Mon père est mort et je suis vivant. Le silence de l’hôpital, assourdissant, je sais bien que frère connard est mort en marchant dans ces couloirs de mort. Je sais bien. Cousine givrée à genou sur le carrelage de la cuisine, qui vomit des larmes, de la merde, de la bouffe, de l’alcool. Famille de dépressif, famille de bistrologue, qu’est ce que tu veux, vos foies pourris, plus alcooliques et givrés. Toujours plus à chaque génération... La route, un peu de pluie, mon seul réconfort, ce temps un peu maussade. Les villes endormies qu’on traverse, on voudrait dans l’ivresse mais non à jeun. Saint-Malo enfin, pluie, vent, frisson. A peine un pied dans la baraque, on vous sert déjà à boire, cousine givrée qui ne veut plus picoler. Toi tu ne sais pas. Faut que tu parles, mais dire quoi bordel, crever le silence, expliquer l’absence, tu bois une gorgée d’eau de vie de cidre, ça te brûle de partout, ça te donne envie de rire et pleurer de partout. Tu regardes les gens qui te regardent, tu ne dis rien, tu ne sais pas parler, tu ne sais pas pleurer. Tu es hors de la vie, tellement, tu es tout de travers. Sans espoir de retour. Le lendemain, cousine givrée à côté, une galette saucisse dans le ventre, pluie, et brouillard, Quiberon, le bateau, belle-île. Brouillard, flotte, le bateau, cousine givrée qui dort sur l’épaule. Tu sais comment c’est après, on se demande ce qu’on fait là, on regarde le visage endormi, on regarde la nuit et les ténèbres lactées du roulis de la mer qui nous bercent. On regarde les vagues qui s’écrasent sur les côtes, on devine le sablier qui se vide. Retour sur la terre ferme, encore de la voiture. Boire elle dit, si tu bois plus, tu dors plus, si tu dors plus, tu deviens neurasthénique. Tu deviens chiant, pas drôle, pas fin, chiant et tout ça quoi. Ton corps de merde, qui s’écrase sur du goudron couleur mort. Elle mangeait sa merde, elle disait cela, elle mangeait sa merde. Miracle, tout le monde n’est pas mort. Avance, avance. Traîne ton corps, boire des verres, ne plus voir, ne plus sentir, ne plus gémir. Attendre, attendre. Tu t’écoutes pauvre con, tu marches dans la nuit noire, tu pleures, t’as mal au cœur, mais tu ne dis rien, les gens ne te parlent plus, tu n’es plus de ce monde, tu déposes ta gueule dans la balance. Tu ne sais plus. Des morts, des morts, tu veux traverser le brouillard. Des torrents de dégoûts, tu veux pas disparaître un peu, tu veux pas dis, que je t’entende plus. Ton foutu corps de mort, tes ivresses. Cousine givrée, à genou sur le carrelage, des larmes, des larmes. Courir, courir. Je veux plus mourir, elle dit, au moins tu ne fumes pas toi. Cancer du poumon tu devrais éviter. Ça te viendra par les intestins, toi, la tuyauterie, comme père, grand-père oncle et tout le tralala. Si tu t’en sors je boirais plus. On regarde la route, enfin moi je conduis c’est normal. Belle-île sous la pluie. Son visage fatigué dans le cercueil. Je sais plus quoi dire. On rentre, paris est au loin, faut que je parte, cousine qui dort allongée à l’arrière abrutie de fatigue et douleurs. Moi rien. Je sens plus rien. Je ne sais plus bien. On me secoue, j'ouvre les yeux et je vois Caroline qui me dit qu'il faut que nous nous levions rapidement, on enterre sa mère dans moins de deux heures.

 

L'ivresse m'est enfin tombée dessus, comme la nuit a recouvert le jour. Nous ne sommes plus qu'un petit noyau en ce jour de funérailles. Ma mère lave la vaisselle que mes sœurs essuient en discutant à voix basse dans la cuisine et de façon un peu mystérieuse comme si elles fomentaient un coup d'état. Je suis dans la salle à manger avec cousine, on regarde des conneries à la télé, en mangeant les restes et buvant les fonds de bouteilles. Elle a posé sa tête au creux de mon épaule.

- Je suis orpheline, elle constate d'une voix lasse et pathétique.

- Mais tu sais qui est ton père, je lui demande pour percer ce mystère qui me trotte dans la tête depuis que ma mère en parlé le midi. Et puis tu n'es pas qu'orpheline, je te rappelle que tu as un frère et deux sœurs dorénavant.

- J'ai même deux frères, elle souligne d'un air grinçant.

Je ne pense jamais à mon connard de frère mort, j'ai seulement pensé à lui quand le cercueil de ma tante est descendu dans le caveau, j'ai pensé qu'il aurait dit il fallait vraiment l'enterrer notre tante car avec une incinération on aurait risqué l'explosion. Caroline s'est un peu endormie contre moi sur ce canapé pendant que le robinet à images diffusait des choses indigentes et crétines. La nuit tombe sur la ville.

Nous avons enterré la mère de cousine givrée ce matin. Je ne sais pas si ma cousine se remettra de la mort de sa mère. Nous sommes tous les cinq, ma mère, mes sœurs, cousine et moi. Il est tard, nous devons tous aller nous coucher. Un jour de funérailles, on dirait qu'on ne veut pas que la journée se termine. C'est comme si en ce jour unique, nous étions enfin une famille. Comme si nous voulions que la journée ne se finisse jamais. Ma mère prend la parole.

- Vous êtes tous mes enfants, vous êtes tous autour de moi. C'est un jour d'une tristesse infinie pour moi, ma petite sœur est morte. Mais nous sommes tous ensemble et nous sommes une famille.

Caroline a toujours sa tête contre mon épaule. La nuit a recouvert la ville. Je regarde chacun des membres de ma famille. Et puis je ferme les yeux.

 

 

 

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237 Rue des pyrénées

Publié le par drink 75

 

Un homme est assis a son bureau, il pleure. Un homme est assis au 237 de la rue des pyrénées, au second étage d'un immeuble situé presque au même niveau que l'arrêt du 26 et du 64, l'un en direction de nation, l'autre en direction de la place d'italie. L'homme écrit une note sur son blog en souvenir de cette femme a laquelle il pensera jusqu'à la fin de sa vie. Voici ce qu'il écrit. Je sais que je fais chier tout le monde avec mes pensées alors je ne dis rien, je m'assieds dans le froid du petit matin, je regarde la seine ou j'aimerais tant me jeter et me noyer, je dis ça je dis rien, j'aimerais tant faire le malin pour la plus belle femme du monde, je dis ça je dis rien. Je reçois une invitation pour la parution d'un livre d'une fille qui m'a toujours paru assez médiocre comme blogueuse. Pendant que j'empile les lettres de refus des éditeurs, certains sont publiés, j'ai dis a la plus belle femme du monde que je ne le serais jamais, je me rappelle comme ça la rendait furieuse, heureusement elle n'est plus là pour voir ça, je me dis, c'est sans doute tant mieux, je dis ça je dis rien. Je compte les jours depuis que le fantôme est parti, je compte la prégnance des jours et des nuits, je décompte les jours de douleur, je sais que je ne devrais pas me morfondre, je sais que je ne devrais pas en parler alors je n'en parle pas, et je regarde les larmes coulées de mon visage, chaque soir de ce qui va rester de ma vie, parce ce que c'est ma vie tout simplement et que ce sera ma vie tout simplement, je dis ça je ne dis rien. Je tourne les pages des livres que je lis, certains changent ma vie et pas d'autres, d'autre pas, je ne fais plus que ça lire des livres, je n'ai plus envie d'images, je dis ça je ne dis rien. Ma vie est un soubresaut de l'âme, ma vie est une vision au loin, un homme dans le brouillard, ma vie est une brûlure qui ne s'éteint pas. Je ne dis rien. Je ne me complais pas, je ne me plais dans le chagrin, je n'ai juste pas le choix. C'est mon âme ne veut pas lâcher la plus belle femme du monde, alors même si mon corps abandonne, même si mes membres abandonnent, mon âme ne veut pas lâcher l'affaire. Non. Mon âme ne veut pas lâcher. Ne va pas lâcher. Mon âme ne va pas lâcher. L'homme pleure assis a son bureau du 237 de la rue des pyrénées, l'homme pleure.

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238 rue des pyrénées

Publié le par drink 75

 

Au 238 de la rue des pyrénées, un homme attends devant l'immeuble. Il ne connait plus son nom, il ne sait plus ou il vit, il ne se souvient de rien. Il regarde l'immeuble du 238 de la rue des pyrénées mais il ne se souvient de rien. Il boit une gorgée de rosé mais il ne se souvient de rien, il regarde l'agence immobilière mais il ne se souvient de rien, il regarde la boutique qui vend des bagues et des boucles d'oreilles qui semblent d'inspiration bretonne mais il ne souvient de rien. Il regarde les piétons qui viennent d'une direction, mais il ne sait pas d'où ils viennent, il regarde les piétons qui viennent de l'autre direction, mais il ne sait pas d'où ils viennent. Et ou ils vont ?  Il boit un verre de rosé. Un vin dégueulasse qui fait mal au ventre, un rosé qui fait des trous dans tout l'estomac. Il ne se souvient de rien sauf de ce jour ou son téléphone a sonné pour annoncer que la femme qu'il devait épouser était morte, il ne se souvient de rien sauf de ce téléphone qui sonne. Il ne se souvient de rien. Sauf de cette femme qui est morte, tellement plus jeune que lui et pourtant elle est morte. On dirait que le ciel gronde, on dirait que la nuit tombe, on dirait qu'il ne se souvient de rien. Sauf de sa future femme qui est morte.

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239 Rue des pyrénées

Publié le par drink 75

 

Une femme se promène entre les rayonnages du comptoir des mots, elle aime bien cette librairie du 239 rue des pyrénées, elle vient souvent le dimanche matin, elle regarde parfois les commentaires des libraires accrochés a la couverture des bouquins. Elle lit le commentaire sur le dernier despentes qui est dithyrambique. Le premier vernon subutex l'avait enthousiasmé, elle l'avait lu d'une traite l'été dernier dans le jardin de son père près du lac d'annecy, assis dans un transat a l'ombre. Le second l'avait gonflé, un pensum chiant et sans âme, a bout de souffle. Alors la jeune femme regarde la couverture du livre et se demande si ça vaut vraiment le coup d'acheter le troisième volume ? Un des libraires regarde un listing des parutions a venir dans la librairie du 239 rue des pyrénées, son oeil accroche sur  : "tout est brisé" de william boyle a paraître en septembre chez gallmeister. Le premier william boyle qui s'appelait gravesend du nom du quartier de new york ou se situe l'action du livre l'avait enthousiasmé. Le numéro 1000 de rivages/noirs. Depuis françois guérif l'éditeur mythique et créateur de rivages noirs avait quitté rivages pour rejoindre gallmeister. Boyle l'avait suivi chez cet éditeur. Un jeune homme justement se promène dans le rayon polar et regarde les dernières parutions en poche, il y a un nouveau anne hillerman. La fille du grand tony hillerman a reprit le flambeau, c'est assez troublant. Assez réussi. Il tombe en arrêt en regardant les nouveautés en rivages thriller. Il y a un nouveau hugues pagan. Bordel ça fait combien ? 20 ans que pagan n'a pas publié. En gros depuis qu'il lit, il a toujours lu des vieux pagan c'est la première fois que sort un nouveau pagan alors qu'il est adulte. Bordel un nouveau pagan il marmonne. Un homme a côté de lui dans la librairie du 239 de la rue des pyrénées prend un livre qui vient d'être publié. Duane swierczynski : canary. Il aime bien deux choses chez cet auteur, d'abord c'est du hard-boiled a l'ancienne, pas des histoires de serial killer a la con ou on empile les morts pour cacher son absence de style. Et c'est toujours une nouvelle histoire, pas les sempiternelles séries avec le même personnage. Une femme tourne les pages de l'infinie comedie de foster wallace. Ce livre lui faisait peur. 1467 pages et foster wallace n'était pas le plus simple des auteurs. Un ami lui avait dit qu'il fallait deux a trois heures de lecture par jour pendant un mois pour en venir a bout. Une année sabbatique voila ce qui lui faudrait. Elle devait lire l'infinie comédie avant de mourir. Ce serait bien avant de mourir.

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240 Rue des pyrénées

Publié le par drink 75

 

Au 240 de la rue des pyrénées, un homme assis sur le bras de son canapé dans une pose de sculpteur, lit cette phrase d'emil-michel cioran, philosophe roumain rigolo et optimiste: Il est incompréhensible, il est insensé qu'on puisse montrer un bébé, qu'on exhibe ce désastre virtuel et qu'on s'en réjouisse. Nous sommes le 23 novembre 1998, quand une femme qui vit au premier étage du 240 de la rue des pyrénées, ouvre pour la première fois un livre de kinky friedman, ce chanteur de country iconoclaste qui se présente avec régularité aux élections présidentielles américaines, qui fume des gros cigares et qui est publié chez rivages-noirs, la première phrase qu'elle lit de kinstah pour les intimes est la première ligne de "quand le chat n'est pas la" : "Le cours de danse pour lesbiennes de winnie katz est semblable à Dieu." Une jeune fille aux yeux noisettes qui lit des livres pour oublier que son père est mort, qui lit des livres pour oublier que sa mère est toujours triste, qui lit des livres au 240 de la rue des pyrénées dans le petit appartement du quatrième étage qui donne sur la cour arrière pour oublier que la vie est moins passionnante que la littérature, lit un livre de colas gutman qui s'appelle "les vingt-cinq vies de sandra bullot" et voici la phrase qu'elle est en train de lire :"les plantes ne parlent pas mais il faut leur parler". Dans son journal, a la date du 11 décembre 1905, voici ce que jules renard écrit : "Barrès, sa moelle sous une croûte de pédantisme", et c'est 110 ans plus tard le 8 octobre 2015 qu'une jeune fille de 23 ans qui étudie le théatre dans une faculté quelconque  lit cette phrase allongée dans le lit de sa chambre de bonne du 240 de la rue des pyrénées. Je m'appelle jérome kudra, je suis d'origine tchèque, mon père est né a zizkov un quartier populaire de prague qui ressemble a ménilmontant avec ses rues en pente, je suis assis dans mon petit canapé au 240 de la rue des pyrénées et voici la phrase que je lis, extraite d'un livre de mark haskell smith "je ne supporte plus la vue de ton pénis".

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